Profil : Yves Gonzalez-Quijano

Yves Gonzalez-Quijano, professeur à l’université Lyon 2 et en poste à l’Institut français du Proche-Orient, vient de rejoindre l’équipe du CEMAM et de l’UIR Web Science. Retour sur le parcours d’un chercheur original.

«L’objet déteint sur l’analyste» : comment Yves Gonzalez-Quijano a commencé à s’intéresser au Web

Une formation entre lettres françaises, arabe classique et sciences politiques : l’itinéraire d’Yves Gonzalez-Quijano, pluridisciplinaire, s’articule autour de l’intérêt porté à la langue et à la réflexion sur les conditions sociales de production d’un discours. Ce qui l’amène à consacrer sa thèse à une analyse sociopolitique de l’édition en Égypte des années 1950 à 1990. Au début des années 2000, c’est la même démarche intellectuelle qui l’oriente vers Internet : comment les données agissent-elles sur les croyances ? Après deux terrains au Liban et en Égypte, il travaille sur le début de la presse en ligne dans le monde arabe, ou encore sur les réseaux sociaux et le Web 2.

Parallèlement à ses activités de chercheur, Yves Gonzalez-Quijano a toujours exercé une activité professionnelle annexe, qu’il s’agisse de postes dans l’édition (Actes Sud), l’Institut du Monde Arabe, l’UNESCO, ou encore la fondation européenne de la culture. C’est ce va-et-vient entre monde professionnel et monde de la recherche qui fait toute sa différence. C’est également sa capacité à transformer ses désirs en réalités : il tombe dans la recherche par hasard, alors qu’il vit au Liban et comprend que ses contacts avec les Palestiniens, ou encore son activité de professeur dans une école libanaise, constituent un excellent terrain. De même, il fait de son goût pour la littérature arabe une spécialité, et publie plusieurs manuels sur la question. Ses débuts de blogueur s’inscrivent dans la même logique : l’objet a déteint sur l’analyste, le champ d’étude est devenu un outil de travail.

Yves Gonzalez-Quijano tient un « carnet de recherches » sur le site www.cpa.hypotheses.org. Il poste ses écrits tous les lundis, et est de plus en plus lu : son dernier article sur la Tunisie a généré plus de 1600 connexions en un jour. Tout commence il y a 5 ans autour d’un café avec un ami américain, Joshua Landis, qui tient le blog « Syria comments » et qui lui suggère de faire de même. Or, à cette époque, Yves Gonzalez-Quijano est en France, tenu par ses obligations de Professeur et de directeur d’un centre de recherche (Groupe de Recherche et d’Étude sur la Méditerranée et le Moyen-Orient – GREMMO). Il n’a donc pas la possibilité de faire du terrain et de se lancer dans de projets à longue échéance. Le blog est un moyen de fédérer ses réflexions, tout en étant utile à ses étudiants. Ainsi, ses carnets de recherche adoptent des le début un format analytique, pédagogique et universitaire.

La méthode de travail d’Yves Gonzalez-Quijano reflète l’interdisciplinarité qui doit caractériser la Web Science : il mêle les matières et les époques, réutilise des techniques anciennes comme l’archivage et les associe à la technologie numérique. Il insiste d’ailleurs sur l’importance de garder l’outillage intellectuel et les humanités d’autrefois tout en s’adaptant aux possibilités désormais offertes par le Web.

La rencontre entre Yves Gonzalez-Quijano et le CEMAM

Yves Gonzalez-Quijano travaille pour l’IFPO pour la première fois entre 2003 et 2005, et doit passer un an à Damas, puis un an à Beyrouth. A cette occasion, il prend connaissance du CEMAM et de la réflexion menée par le centre sur l’Internet dans le monde arabe. Il prend donc contact avec son directeur, Christophe Varin. Ils décident de la mise en place d’un séminaire, qui rassemble des chercheurs intéressés par le Web dans le monde arabe, étudiants ou invités, notamment des États-Unis. Celui-ci se tient sur deux ans, de 2003 à 2005. En résulte un ouvrage paru en 2007 : La Société de l’information au Proche-Orient – Internet au Liban et en Syrie.

Les contacts entre le CEMAM et le centre de recherche dirigé par Yves Gonzalez-Quijano, le GREMMO, perdurent. Un colloque est notamment organisé à Lyon auquel le CEMAM participe, représenté par Christophe Varin. Il donne lieu à une autre publication : Les Arabes parlent aux Arabes – La révolution de l’information dans le monde arabe (Sindbad, Actes Sud, 2009).

Cette collaboration est renforcée aujourd’hui avec le retour d’Yves Gonzalez-Quijano au CEMAM. Il revient en tant que chercheur résidant orienté vers la Web Science. Il s’intéresse en particulier aux outils quantitatifs pertinents pour l’analyse des sites de l’Internet arabe, et est également chargé de cours à l’USJ. Bien que l’horizon de sa visite soit d’un an, le but est de mettre en place des projets qui perdurent dans le temps, et qui « laissent la place aux jeunes ». En effet, Yves Gonzalez-Quijano souhaite donner une nouvelle orientation à ses recherches pour se concentrer sur l’observation des phénomènes culturels, comme il a déjà commencé à le faire dans ses carnets de recherche.

La Web Science comme « discipline de vie »

Enfin, quelle est la vision d’Yves Gonzalez-Quijano sur l’émergence de la Web Science ? Il est d’abord hésitant : « Je ne sais pas ce que c’est. C’est un objet émergent ». C’est la toute la difficulté qui entoure ce nouveau champ : il faut accepter de ne pas se situer dans un cadre théorique connu. Il compare d’ailleurs l’apparition du phénomène à celle de l’imprimerie au XVIe siècle : « on ne sait pas ce que cela va donner ».

Ainsi, il s’agit de découvrir la dynamique scientifique du Web en la pratiquant. « Le Web n’est ni un objet, ni une technique, mais l’interface entre l’objet et la technique qu’il fait émerger. » C’est la leçon qu’il tire de cinq ans de pratique du blog : celui-ci n’est pas un simple outil de communication, mais il produit des éléments de recherche.

La Web Science est donc, avant d’être une discipline scientifique, une discipline de vie, qu’Yves Gonzalez-Quijano compare à un art martial : « On ne peut pas faire d’arts martiaux si l’on ne rentre pas dans leur discipline. On peut être un très grand observateur ou technicien, mais on ne sera jamais maître. Pour l’être, il faut incarner leur logique ». Yves Gonzalez-Quijano, plutôt que de définir la Web Science, la vit et l’applique.

 

ENGLISH VERSION

Interview with Yves Gonzalez-Quijano : “Web Science, a new martial art

Yves Gonzalez-Quijano, lecturer at Université Lyon 2 (France) and currently working for the Institut Francais du Proche Orient (French Institute for the Near East), just joined the CEMAM team. Focus on an original researcher’s career.

  “The object has rubbed on the analyst”: how Yves Gonzalez-Quijano started to work on the Web

French literature, classical Arabic and political science: Yves Gonzalez-Quijano’s career, multidisciplinary, articulates itself around the interest given to languages and thoughts on how social conditions produce a discourse. It led him to dedicate his dissertation to a sociopolitical analysis of publishing in Egypt from the 1950s to the 1990s. In the beginning of the years 2000, it is the same intellectual process that brought him to the Internet, through the issue of how data influences beliefs. After two extended fieldworks in Lebanon and Egypt, he worked on the beginning of online press, social networks or Web2 in the Arab world.

At the same time as his research activities, Yves Gonzalez-Quijano has always had additional professional activities, in publishing (Actes Sud), Institut du Monde Arabe (Arab World Institute), UNESCO, European Cultural Foundation etc. These comings and goings between professional and research worlds make all the difference. This, combined to his capacity to transform his desires in realities: he “fell” in research by chance while he was living in Lebanon, when he understood that his contacts with Palestinians, or his teaching activities in a Lebanese school, were privileged fields of study. Similarly, he took advantage of his taste for Arabic literature and specialized in that domain by publishing several textbooks on the subject. His beginnings as a blogger took part in the same logic: the object has rubbed on the analyst; the field of study has become a working tool.

Yves Gonzalez-Quijano keeps a “research notebook” on the website www.cpa.hypotheses.org. He posts writings every Monday that are more and more read: his last article on Tunisia generated more than 1600 connections in a day. Everything started five years ago around a coffee table with an American friend, Joshua Landis, who is blogging on “Syria comments,” and who suggested him to do the same. At that time, Yves Gonzalez-Quijano was in France, bound by his teaching obligations and his responsibilities as the director of a research center (Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient – GREMMO). For these reasons, he could not travel or launch long-term projects. The blog was a convenient mean to federate his thoughts, at the same time than being useful to his students. Therefore, his research notebook took an analytical, pedagogical and academic format.

Yves Gonzalez-Quijano’s work method reflects the interdisciplinarity that defines Web Science: he mixes subjects and times, reuses former techniques like filing that he associates with digital technology. He hence insists on the importance to keep ancient intellectual equipment and humanities, and to adapt it to new possibilities offered by the Web.

               The encounter between Yves Gonzalez-Quijano and the CEMAM

Yves Gonzalez-Quijano worked for the Institut Francais du Proche-Orient for the first time between 2003 and 2005. He spent a year in Damascus and the other in Beirut. On that occasion, he discovered the CEMAM and its work on the Internet in the Arab world. He made contact with its director, Christophe Varin. They decided to organize a seminar, which gathered researchers interested in the Web in the Arab world, students or guests, notably from the United States. This seminar was held between 2003 and 2005. As a result, a book was published in 2007: La Société de l’information au Proche-Orient – Internet au Liban et en Syrie.

The contact lasted between the CEMAM and the research center led by Yves Gonzalez-Quijano (GREMMO) after he went back to France. Another seminar was organized in Lyon, in which the CEMAM participated, represented by Christophe Varin. Another publication came out: Les Arabes parlent aux Arabes – La révolution de l’information dans le monde arabe (Sindbad, Actes Sud, 2009).

               That long-term cooperation is now being reinforced with the return of Yves Gonzalez-Quijano at the CEMAM. He is coming back as a resident researcher specializing in Web Science. He is focusing on relevant quantitative tools to analyze websites from the Internet of the Arab world. He is also teaching at Université Saint Joseph. Even if he is staying one year only, his goal is to launch long-term projects, and to let the next generation take over. Indeed, Yves Gonzalez-Quijano is willing to give a new orientation to his research and focus on cultural phenomena, as he started to do it in his research notebook online.

Web Science as a « life discipline »

Finally, what is Yves Gonzalez-Quijano’s vision on the emergence of Web Science? First, he hesitates: “I do not know what it is. It is an emerging object”. This constitutes the main difficulty of that new field: one has to accept to evolve in an unfamiliar theoretical frame. He hence compares the apparition of the phenomenon to that of printing in the 16th Century: “We do not know what will arise from it”.

The goal is to discover the scientific dynamic of the Web by practicing it. “The Web is neither an object nor a technique, but the interface between the object and the technique it creates”. This is the main point he drew from five years of blogging: it has nothing to do with a simple communication tool, but it creates research material.

Web Science is, more than a scientific discipline, a life discipline that Yves Gonzalez-Quijano compares to a new martial art: “One cannot practice martial arts if one does not merge into their discipline. One can be a great observer or technician, but one will never be a master. To be so, it is necessary to embody their logic.” Yves Gonzalez-Quijano, rather than defining Web Science, lives and applies it.

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