Séminaire d’Etudes Avancées du CEMAM du 24 novembre 2011 sur “Le printemps arabe et ses ‘racines numériques’. Et maintenant, on va où?”

“Séminaire d’Etudes Avancées” (SEA) du CEMAM  du 24 novembre 2011 sur “Le printemps arabe et ses ‘racines numériques’. Et maintenant, on va où?”

Présenté par l’Unité interdisciplinaire de recherche en Web Science et animé par Monsieur Yves Gonzalez-Quijano

L’UIR Web Science du CEMAM a tenu son premier séminaire ouvert le 24 novembre 2011. Après une rapide présentation de l’unité par son responsable Stéphane Bazan, Yves Gonzalez-Quijano, maître de conférences à l’université Lyon 2 en délégation CNRS à l’Institut français du Proche-Orient, a animé ce rendez-vous consacré aux racines digitales du Printemps arabe.

YGQ a présenté ses réflexions en quatre points : après avoir remis en question la pertinence de l’expression « printemps arabe », il a critiqué la confusion des discours journalistiques et de leurs expressions phares – révolution twitter ou Web2 etc. Il a ensuite insisté sur le fait que les technologies de l’information et les médias sociaux ne sont pas la seule cause des changements politiques en cours. Toutefois, si ces technologies de l’information et de la communication (TIC) ne font pas les révolutions, elles leur sont nécessaires, en particulier parce qu’elles posent les jalons d’une culture numérique qui rend le changement, social et politique, inévitable ou presque. Retour sur les premières pistes d’analyse des origines numériques des révoltes arabes.

Face à la difficulté de qualifier les mouvements qui ont lieu dans le monde arabe depuis décembre 2010, l’expression de « Printemps arabe », facile et vendable, est apparue. Pourtant, les révoltes actuelles peuvent-elles vraiment être rapprochées des révolutions européennes ratées du 19e siècle, alors qualifiées de « printemps des peuples » ? Le coté novateur des événements en cours est en contradiction avec leur rattachement à un phénomène passé. Bien qu’il soit difficile d’avoir des certitudes, la seule recevable est que le mouvement déclenché à la mi-décembre 2010 en Tunisie constitue un changement radical : il y a un avant et un après 2011 dans l’histoire du monde arabe.

Au delà du « printemps », les formules journalistiques de type « révolution facebook » foisonnent et sont souvent reprises par les hacktivistes. Pourtant, la formule est peu convaincante sur le plan heuristique : elle mélange applications, structures techno-sociales, causes et effets. De plus, les analyses sont souvent partielles, elles se focalisent sur l’aspect libérateur des technologies numériques, qui peuvent pourtant servir les régimes en balance, comme la Syrie le démontre.

Beaucoup d’écrits sur la question des révoltes arabes ont une coloration « postcoloniale » : on construit un récit qui cultive un regard de supériorité sur le monde arabe, on ne reconnaît les soulèvements que s’ils passent par des leviers mis en place par l’Occident, en l’occurrence la technologie. On passe sous silence la lutte de terrain et les mobilisations qui ne correspondent pas à ses souhaits politiques. On confond l’effet et la cause, et l’on sombre dans l’enchantement de la technique. En effet, les TIC sont nécessaires aux changements politiques, mais pas suffisantes. Personne n’avait prévu ces révoltes, même les hacktivistes les plus engagés. De plus, le phénomène s’est propagé aux sociétés dans lesquelles l’Internet n’était pas « mûr », de manière très rapide et brutale.

Toutefois, l’utilisation faite des nouvelles technologies accélère le passage générationnel, ces technologies étant plus accessibles aux plus jeunes. Les actions politiques sont à la portée de nouvelles voix. En résumé, pour reprendre le mot de Philip Howard, les nouvelles technologies ne font pas les révolutions, mais il n’y aura pas de révolution sans elles. (Digital Origins of Dictatorship and Democracy – “Clearly the internet and cell phones have not on their own caused a single democratic transition, but it is safe to conclude that today, no democratic transition is possible without information technologies.”).

D’où l’idée développée par YGQ des « racines numériques » des soulèvements actuels. Il se sert du concept de « rhizome » de Gilles Deleuze : en biologie, il s’agit d’une plante ayant une grande capacité d’expansion souterraine, qui survit même quand on lui coupe la tête. Pour les nouvelles technologies, cela symbolise le passage d’une vision instrumentale à une vision environnementale. Il ne faut plus penser en termes d’impact, dans une démarche quantitative, mais prendre davantage en compte le facteur humain et ses interactions avec le programme et la machine. Ainsi, pour comprendre le phénomène, ou « rhizome », il faut changer de perspective et ne pas s’en tenir à la science politique, mais mettre l’accent sur la “constitution d’un espace public d’échange et de dialogue construit autour de la notion d’intérêt général (maslah ‘âmma), telle qu’elle a été reconstruite par le Réformisme musulman au début du 20e siècle avec l’arrivée de l’imprimerie.

Et maintenant, on va où? Le rôle social et politique des TIC est enfin traité comme un sujet d’étude sérieux. Le monde arabe est un laboratoire d’observation privilégié de l’évolution des liens entre ces nouvelles technologies et les changements politiques. Il s’agit maintenant d’exploiter cette chance et d’adopter une démarche « culturaliste » non pas au sens traditionnel du terme (l’explication des faits par la culture du passé), ou dans une démarche réductrice qui enferme une population donnée dans un essentialisme inacceptable), mais dans un sens renouvelé, celui d’une nouvelle culture numérique en train de se construire. Et il s’agit d’y aller ensemble ! Ce premier séminaire ouvert de l’USJ marque le commencement d’une collaboration renouvelée entre YGQ, l’UIR, et plus largement, les chercheurs et étudiants qui souhaitent s’investir dans l’analyse des racines digitales des révoltes arabes.

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