Le Web à l’épreuve de la «cyberguerre» en Syrie

Article de Stéphane BAZAN / Christophe Varin

Publié dans “ETVDES” - Décembre 2012 - tome 417/6

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Résumé

Les soulèvements qui se sont produits ou se produisent encore depuis deux ans dans différents pays arabes ont mis en lumière certaines « compétences » induites par l’usage des plateformes sociales disponibles sur le Web. Si l’impact de ces compétences sur le résultat final de ces soulèvements fait encore débat, personne ne peut nier le rôle joué par ces outils dans la communication entre militants, dans l’organisation des protestations et dans la diffusion d’informations souvent inaccessibles par les sources traditionnelles que sont la presse écrite ou la télévision.

syria

Du Golfe à la place Tahrir, de Benghazi à Tunis, la « rue arabe » s’est emparée des médias sociaux pour en faire de formidables moyens de transmission de l’information, profitant des possibilités qu’offraient des techniques marquées du don d’ubiquité, de capacité renouvelée quant à la mobilité, sans oublier leur accès gratuit, leur facilité d’utilisation, voire la relative liberté d’usage qu’elles permettaient. En effet, les mouvements d’opposition ont su développer les moyens de transmettre leur message : des premiers sites Web des années 90, hébergés à l’étranger et mis à jour par des expatriés, aux nouveaux comptes Facebook, Twitter et autres YouTube, c’est toute une culture de la résistance qui s’est mise en place, aidée parfois par l’intervention « pédagogique » d’organisations étrangères1. Face à cet activisme en ligne, les régimes répressifs ont eu grand mal à s’adapter en vue d’une réponse efficace, soit par manque de compétences techniques disponibles, soit par manque de réactivité devant la rapidité des changements imposés par cette menace venue des flux numériques. Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web, ne dit-il pas luimême que le Web évolue à une vitesse supérieure à celle de notre capacité à l’observer ?

Il est devenu évident pour ceux qui observent ce qui se passe en Syrie (30 000 victimes au 1er octobre 2012, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme3) que, d’un soulèvement populaire parfois assimilé aux manifestations ou révolutions dites du Printemps arabe, le conflit syrien a évolué vers une guerre civile et fratricide aux enjeux régionaux et internationaux. C’est pourtant sur un terrain virtuel, celui du Web, qu’elle a partiellement commencé. Contrairement aux situations qui ont prévalu en Égypte et en Tunisie, la mobilisation en ligne n’a pas obtenu les résultats escomptés en Syrie. Les raisons de cet échec sont à rechercher dans le contexte particulier du Web syrien (différent en de nombreux points de ses homologues tunisiens ou égyptiens) mais aussi dans la nature des stratégies choisies par les belligérants. Du coup, le Web luimême est pointé du doigt : d’un outil présenté par d’aucun comme libérateur parce que capable de fournir en ligne les espaces d’expression dont ne disposent pas les sociétés opprimées, le voici qui petit à petit se transforme en un outil de surveillance, de tromperie et de répression.

Dès les premières manifestations, le Web a donc été scruté pour tenter d’y retrouver des phénomènes comparables aux situations égyptiennes ou tunisiennes. YouTube, Facebook, Twitter : comme ses « soeurs » de l’année précédente, la révolution syrienne a semblé trouver sa place sur les réseaux sociaux, faisant du Web une fois encore la « vitrine » de la contestation à coup de vidéos saisies sur les smartphones et de tweets enflammés appelant aux manifestations du vendredi. Comme pour l’Égypte et la Tunisie, la révolution a été suivie en direct aux quatre coins du monde avec pour corolaire le dessein stratégique de mobiliser la communauté internationale, voire de déclencher, comme ce fut le cas en Libye, une intervention militaire pour mettre un terme aux violences qui sévissaient sur le territoire national syrien. De surcroît, la proximité symbolique des usages et pratiques du Web employés par les protestataires syriens avec les manifestations ou révoltes sociales qui se déroulaient en même temps dans les capitales européennes ou américaines (les « Indignés » ou encore le mouvement « Occupy Wall Street », ce dernier ayant relié son action aux manifestations égyptiennes de la place Tahrir), a engendré une sympathie renforcée par les liens du « virtuel » entre les causes des uns et les combats des autres. Cette proximité constatée a permis que s’installent de confortables conclusions : le cyber-militant, de Tunis à New York, du Caire à Alep, utilisant les mêmes schémas et les mêmes modes opératoires, se devait d’obtenir au final des résultats sinon identiques, du moins semblables : prise de conscience locale, mobilisation internationale, structuration de la protestation et transfert du « virtuel » au réel pour reprendre ici une expression consacrée…

En d’autres termes, ces révolutions « techniques » seraient donc l’incarnation du célèbre slogan altermondialiste « Penser global, agir local » : la technique étant globale, ce qui advient dans le monde arabe ne devrait plus tarder à gagner d’autres espaces rétifs à toute libéralisation. Or, c’était oublier que malgré des similitudes de prime abord, le Web n’est pas le même partout et pour tous. De la même façon, il ne peut être compris comme un unique moteur des révolutions, moins encore comme une simple courroie de transmission de la mobilisation sociale à travers des revendications véhiculées par les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas ici d’un nouveau Web arabe issu d’un printemps social, mais plutôt d’une arrivée à maturité d’une technologie dont les acteurs deviennent finalement les principaux bénéficiaires. Mais ces « deux magies4 » (transposition d’un outil micro vers une transformation macro) ne se placent pas dans le même temps que celui de l’action politique, ce que certains observateurs des soulèvements dans cette région du monde semblent avoir oublié, ne saisissant pas que le Web arabe n’a pas attendu 2009 pour exister5. En effet, il est possible de faire correspondre l’émergence d’un « biotope Web » dans certains pays arabes avec l’augmentation des capacités de stockage en ligne de certains sites collaboratifs, l’accès de plus en plus démocratisé à de nouveaux appareils informatiques autorisant l’accès mobile au Web et la mise à disposition de connexions haut-débit dans de nombreux pays arabes. Autant d’étapes essentielles à l’émergence d’un écosystème Web susceptible de voir émerger de nouvelles formes de communication et d’organisation sociale en ligne.

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