Table ronde “PhiloWeb” avec Alexandre Monnin

Photo prise lors du séminaire PhiloWeb au CEMAM avec Alexandre Monnin.
Photo prise lors du séminaire PhiloWeb au CEMAM avec Alexandre Monnin.

Alexandre Monnin débute son intervention en rendant hommage à Harry Halpin. Il rappelle que ce fut lui qui, le premier, parla d’une philosophie du web dans le travail de thèse qu’il mena entre 2006 et 2008. Si les deux chercheurs se distinguent par des approches différentes, ils se retrouvent tout de même dans l’intérêt et l’importance qu’ils accordent dans leur réflexion à l’architecture du web. Elle constitue pour eux le point de départ de toute réflexion philosophique  sur le web. En particulier, ils considèrent que les controverses au sein du W3C entre les ingénieurs du web – ceux que Tim Berners-Lee appelle  les ingénieurs philosophiques – sont incontournables afin de comprendre ce nouvel objet. Dans cette perspective, Harry Halpin s’intéresse surtout au web dans ses conséquences sur notre cognition, sur notre façon de penser. Ses travaux portent  ainsi sur une histoire de l’ingénierie informatique qui remonte au Cercle de Vienne et à la pensée sur l’intelligence artificielle, et sa réflexion sur le web se veut comme le relai de la réflexion sur l’extending mind.

Portant également un intérêt de premier plan à l’architecture du web, les travaux d’Alexandre Monnin se fondent sur un constat : il remarque que les problématiques soulevées par les architectes du web sémantique sont intrinsèquement liés à des questionnements d’ordre philosophique. Les questions sur l’ingénierie du web représente ainsi un matériau fondamental permettant de reposer les questions philosophiques dans un cadre renouvelé et sur un objet renouvelé ; mais elles supposent aussi d’interroger la place du philosophe par rapport à cette ingénierie. Comment donc ce dernier doit-il aborder cette architecture ? 

C’est là où l’approche d’Alexandre Monnin est originale. Réfutant les approches consistant à appréhender le web en projetant sur son architecture des concepts philosophiques existant – ce qui serait relativement facile dans la mesure où le web sémantique soulève des questionnements qui s’inscrivent dans la continuité de la philosophie analytique ou de la réflexion sur l’intelligence artificielle – il cherche au contraire à comprendre quelles sont les entités natives du web et les concepts fondamentaux de son architecture en les traitant pour ce qu’ils sont. L’architecture du web, poursuit Monnin, repose sur un système de nommage : les URI – Uniform Resource Identifiers, du type http://www.example.org – qui constituent la brique de base du web. Or, la question du nommage est centrale en philosophie. Au XXe siècle, la réflexion sur le nom propre et sur le statut de ce qui est nommé a été la porte d’entrée pour les questions portant sur l’identité, sur la logique…  A l’autre bout du spectre, la question du nommage mène à la question de savoir ce qu’on a sur le web. D’après Monnin, l’unité identifiée sur le web par chaque URI est une ressource. Les ressources sont l’équivalent ici d’un objet au sens philosophique du terme, renvoyant ainsi à la question ontologique de base. Ainsi, le web repose deux questions philosophiques extrêmement fortes : celle du nommage et celle du statut de l’objet qui est nommé, renvoyant à la question ontologique.

Aussi, tenant d’une philosophie empirique, Alexandre Monnin cherche, dans une démarche presque ethnographique, à enrichir la philosophie par les entités développées par les ingénieurs du web sans les réduire à des concepts préexistants. Cela suppose que le web constitue en soi une position philosophique cohérente incarné dans un système technique : le rôle du philosophe consiste seulement à en rendre compte. Il s’agit moins d’une rupture par rapport à la philosophie que d’un point de méthodologie. D’après Monnin, lorsqu’on applique le principe d’irréduction – qui consiste à dire qu’on ne peut reprendre un concept sans justifier de sa reprise et rendre compte de sa projection sur un objet – on marque l’écart entre la pensée philosophique et la réalité d’un système technique comme le web, qui a comme caractéristique essentielle d’aller dans des directions nouvelles. Dans la concrétude, de nouvelles relations, des entités nouvelles se font. L’URI se distingue d’un nom propre par des caractéristiques qui lui sont propre et qui exigent de l’analyse de façon extrêmement précise. Le répertoire philosophique est certes utile, mais on ne peut s’attendre à ce que ses concepts épuisent la recherche et la réflexion de nouveaux objets, surtout lorsqu’ils sont aussi complexes que le web.

 

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