Le Proche-Orient: Terrain Stratégique de la Guerre de l’Information

D’après Timothy Jordan et sa théorie de «Technopower» , « les outils techniques sont devenus le vecteur des questions politiques et sociales des guerres». Pour cette raison, le Web est un champ de bataille majeur, en tant qu’il est une source inépuisable d’informations, offrant de nouvelles perspectives techniques.

Nos recherches portent sur les récents évènements de guerre asymétrique de l’information sur le web dans le contexte du Proche-Orient. Nous tentons de montrer qu’avec l’apparition de nouveaux acteurs et de nouveaux outils du web, les stratégies sont devenues de plus en plus visibles et officielles.

Pour soutenir notre analyse, nous nous sommes basés plus spécifiquement sur trois évènements primordiaux. La guerre de l’information entre Israël et le Hezbollah en 2006, l’Infowar en Syrie en 2011, et la guerre de l’information entre Israël et le Hamas en 2012.

Nous avons fait le constat que la guerre de l’information est partie prenante des guerres conventionnelles. Le Web est donc devenu un outil stratégique dans le contexte d’une guerre asymétrique et non-conventionnelle ainsi qu’un outil militaire. Les objectifs de la guerre de l’information ont évolué en passant d’une volonté de contrôle et de visibilité à une volonté de légimisation de l’action.

1. La Guerre de l’Information

La guerre de l’information (ou en anglais Information Warfare) dans son sens le plus large est « une lutte à travers le processus de l’information et de la communication, une lutte qui a commencé avec l’avènement de la communication humaine et des conflits ».

Le terme Information Warfare, ou guerre de l’information, désigne l’ensemble des méthodes et des actions à l’aide de nouvelles technologies de l’information et de la communication, exercées dans le but d’infliger des dégâts à l’adversaire, ou assurer sa supériorité. En d’autres termes, «l’information est un instrument de la puissance nationale, mondiale, et de l’entreprise. En tant que tel, le contrôle sur son utilisation, sa protection et sa manipulation, sont des questions nationales et mondiales de sécurité ».

2. Le web, un outil stratégique : Une guerre asymétrique et non-conventionnelle

2.1. Les Acteurs de la Guerre de l’Information

Une guerre asymétrique est un conflit opposant deux forces déséquilibrées, la plupart du temps un État contre un acteur non étatique. Dans ce contexte, les méthodes non conventionnelles sont utilisées et les actions liées au Web sont progressivement considérés comme une nouvelle génération d’armes. Il y a donc une nécessité d’utiliser des moyens d’action non-conventionnelle. Les méthodes non-conventionnelles sont employées, et les actions en lien avec le web sont progressivement considérées comme partie intégrante de cette nouvelle génération d’armes. Le Web est un territoire virtuel, une cible virtuelle. Mais c’est aussi un outil d’offensive direct, en termes de production de contenu stratégique et de désinformation.

En 2012, la courte guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza a apporté de nouvelles dimensions à l’Infowar sur le Web et ses plates-formes de médias sociaux. Ces nouvelles règles asymétriques de l’Infowar pourraient être décrites en utilisant la typologie de Bertrand Boyer sur “les acteurs géopolitiques dans le cyberespace”. Le premier type d’acteur est « l’acteur d’habitude » de la géopolitique asymétriques tels que les acteurs étatiques et non étatiques tandis que le deuxième type est “l’acteur émergent” né dans le cyberespace.

Concernant les acteurs de premier type, nous avons tout d’abord Israël. Il reste un acteur majeur des la guerre de l’information et l’un des acteurs les plus influents dans la cyberguerre. Selon l’exemple du conflit avec le Hezbollah en 2006, la dimension cybernétique de la guerre a été officiellement intégrée dans la stratégie de la défense israélienne. Les Forces de défense israéliennes mettent la guerre électronique comme une des priorités avec la mise en place d’une commande de cyber militaire et d’un service de cyber-défense. Par ailleurs, le porte-parole des Forces de défense d’Israël officiel, Avital Leibovich, (chef de l’Unité Porte-parole de Tsahal Direction des communications et des médias internationaux,) est devenu le directeur du département “Interactive Media IDF” juste après le confit entre Israël et Gaza en 2012. Alors que généralement très discret sur leurs opérations, les forces israéliennes ont décidé de communiquer massivement via des outils de médias sociaux dans le conflit Israël-Gaza 2012.

Le deuxième acteur étatique important est la Syrie. Depuis que Bachar Al- Assad a hérité du pouvoir en juillet 2000, son appareil de sécurité a tenté de limiter et de contrôler l’accès à internet et aux médias sociaux. Toutefois en 2011, le régime syrien comprend l’importance de ces réseaux sociaux et permet l’accès à la population dans le but de suivre et de surveiller les dissidents syriens. Le régime met en place l’Armée Electronique syrienne impliqué dans la promotion de l’information pro-régime sur le web et les médias sociaux. Il pratique aussi des attaques sur le web de type DDOS (Dénie de Service).

Concernant les acteurs non-étatiques, il y a tout d’abord, la Hamas, l’organisation islamiste qui gouverne la bande de Gaza. Son aile militaire, les Brigades Izz al-Din al-Qassam, a également cherché à utiliser des techniques d’InfoWar et se sont nommés les cyber-combattants d’Al-Qassam. Hamas a tenté de mener des attaques de déception composés principalement de faux e-mails et messages Facebook. Il y a ensuite les cyberactivistes syriens anti-régime. Le web et les plateformes médiatiques sont alors utilisés par les cyberactivistes habitants ou exilés. Ils essaient de documenter les évènements qui sont ensuite relayés par les médias internationaux. Enfin , le Hezbollah parti politique chiite libanais ont eu aussi utilisés les medias sociaux et des cyberattaques contre Israël pendant la guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006.

Concernant les acteurs de deuxième type, nous trouvons « le journalisme citoyen» et les acteurs comme Anonymous. Le concept de «journalisme citoyen» est une forme alternative et militante de la collecte de nouvelles et de rapports qui fonctionne en dehors des institutions de médias à grand public. L’un de ces journalistes citoyens emblématiques est Sameh Habeeb Akram. Pendant le conflit à Gaza, Habib a constamment mis à jour sur son blog “Gaza aujourd’hui”. Ce blog comprenait un rapport quotidien avec des nouvelles et des photos prises de vue. Un autre acteur émergent est Anonymous, le nom collectif de personnes vaguement affiliés qui participent à l’hacktivisme. Anonymous oppose fermement la censure d’Internet et de surveillance, et a piraté divers sites Web. Dernièrement, ils ont déclarés la guerre à Al Qaeda et ISIS.

2.2 La Guerre de l’Information en Syrie

Dans cette partie, il est important de revenir sur les évènements en Syrie où le web a été utilisé comme outil stratégique par l’Etat syrien et les anti-gouvernementaux. Les Médias sociaux sont alors devenus une arme à double tranchant. Il s’agit de « la Guerre Civile en Ligne » en Syrie en 2011. Le web est alors utilisé comme moyen de répression par le régime et moyen de libération par les anti-gouvernementaux.

Dans cette guerre civile en ligne, des outils de médias sociaux sont utilisés par des dissidents syriens, leurs alliés et leurs adversaires. Facebook est utilisé comme un outil de socialisation et comme outil de propagande. Twitter d’autre part contribue à la diffusion également des informations et des vidéos. Alors que YouTube est le plus souvent utilisé comme une plate-forme multimédia fournissant la «preuve» de la répression en cours.

Les différents acteurs du régime Assad ont été impliqués dans cette infowar civile. Ces acteurs utilisent différentes techniques allant de la plus simple à la plus sophistiquée. L’Armée électronique syrienne, qui se présente comme une organisation de sympathisants bénévoles du régime, est impliqué dans la promotion de l’information pro-régime sur le Web des médias sociaux tels que Facebook, Twitter et YouTube. Ils engagent des attaques, sur des sites jugés hostiles, comme ceux vus sur le site Web du Qatar Al Jazeera TV. D’autres techniques incluent les attaques DDOS. Un organisme officiel est également chargé de surveiller les pages Facebook de l’opposition et de voler les informations d’identification des utilisateurs »via le web ou via la contrainte physique afin de surveiller les activités et les contacts de ces personnes. Ils ont également analysés les ordinateurs et les comptes Facebook afin de trouver toutes les données susceptibles de les impliquer. Ceci est en outre fait pour propager les informations pro-régime via les comptes compromis de cyberactivistes. Très récemment, l’armée électronique syrienne a hacké des sites tels que BBC News, The Independent…et en janvier 2015, le journal Le Monde.

3. Le Web, Outil Militaire : Une typologie des attaques :

La menace repose sur la sophistication des attaques, ainsi que sur l’efficacité et la vulnérabilité des infrastructures.

  • Virus, logiciels malveillants et déni de service (DoS)

Les attaques que les Etats redoutent le plus sont les attaques par déni de service mais surtout sous leur forme distribuée (DDOS). Cela rend la détection de plus en plus difficile et l’impact plus fort. À l’origine, ces attaques exploitent les faiblesses des protocoles Internet, ce qui leur permet d’attaquer l’infrastructure d’Internet, tels que les sites Web ou les fournisseurs de services Internet.

L’assaut DOS peut être lancé à partir d’un simple ordinateur, mais l’attaquant peut également utiliser la solution DDOS où de nombreux ordinateurs (appelés zombies) sont utilisés pour enclencher de multiples vagues d’attaque en même temps contre la cible.

Les acteurs ont également introduit des virus dans des sites web. Le virus est capable d’infecter les données d’un ordinateur ainsi que de ralentir ses performances.

Il se scinde en trois étapes, la première étant la phase de la contamination, c’est-à-dire lorsqu’il est infiltré dans le serveur Web visé. À ceci est joint un dossier cible contaminé. Lorsque le dossier est ouvert, la seconde étape commence, et le serveur Web d’hébergement est infecté.

  • Espionnage ou cyber-espionnage

L’étude apporte également la preuve que la cyber-guerre sur le Web. Cela comprend l’envoi de virus pour récupérer des informations et l’utilisation d’une intervention intentionnelle de la part des adversaires sur Google Earth, un outil Web permettant la visualisation sur un territoire terrestre, à l’aide d’images satellites et aériennes, afin de cacher ou de détecter les atouts stratégiques de l’ennemi.

  • Interférence et Blocage

Les techniques les plus courantes sont la pénétration, les interférences et le blocage. Les belligérants essaient de bloquer les réseaux de communication ou de créer des interférences pour bloquer l’accès au Web. Ils s’infiltrent dans les ordinateurs et les pages web de l’ennemi.

  • Techniques de Propagande

Durant le conflit, le Web a été employé par les acteurs comme outil de propagande.

Plusieurs campagnes d’influence médiatique ont été lancées sur les réseaux sociaux tels que Twitter et Facebook. L’objectif étant de créer réactions simultanées et soutien à l’égard des actions dans une guerre conventionnelle.

4. Les Objectifs de la Guerre de l’Information

Il existe une véritable stratégie politique dans un but de communication et de légitimisation des actions. Il s’agit d’une communication à échelle mondiale, une stratégie des acteurs pour transmettre le message et justifier leur action. Le web devient un espace de communication qui permet d’expliquer les objectifs et les raisons du conflit. Il permet de légitimer le conflit et l’action aux yeux du citoyen du pays concerné et du monde. L’impact psychologique étant aussi puissant que l’aspect physique. Pour cela, les réseaux sociaux sont un moyen de diffuser rapidement et directement des informations à un public de masse.

A cela, il faut rajouter la stratégie d’influence de l’opinion publique. La dimension idéologique est cruciale. Il y a incitation par la psychologie de l’image à une propagande pour faire prendre conscience d’une situation présente sur le terrain de la guerre.

Enfin la stratégie de contrôle et de visibilité se fait maintenant depuis le conflit de Gaza en 2012. Ce conflit alimente la nouveauté de la guerre de l’information avec une visibilité accrue et le statut officiel de l’action sur les réseaux sociaux. On retrouve une véritable légitimisation d’une action militaire conventionnelle devenant officiel car directement travailler par les acteurs étatiques et non-étatiques à travers le web. L’outil non-conventionnel étant alors le légitimateur de l’outil conventionnel. Il s’agit évidemment d’obtenir le contrôle du récit et donc de la communication pendant une guerre.

Le domaine de la cyberguerre est devenu une urgence stratégique au Proche-Orient. Les événements de guerre de l’information se multiplient et les attaques sur le Web sont de plus en plus fréquentent tant en temps de guerre quand temps de paix. Les Etats et les acteurs non-étatiques ont tous leur place dans ce nouveau domaine asymétrique non-conventionnel. Très récemment, l’Etat Islamique de Syrie et d’Irak s’est lui aussi mis à l’utilisation de la guerre de l’information. On y retrouve les mêmes techniques et les mêmes objectifs. Ces derniers évènements poussent donc à croire que l’avenir réserve au Moyen-Orient de plus en plus de conflit d’ordre cybernétique.

Sabrine Saad- UIR WebScience- CEMAM- Université Saint-Joseph

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