La communication via le Web : Une arme aux mains des gouvernements

http://ritachemaly.wordpress.com/2010/06/14/communication-gouvernement-etats-ntic-rita-chemaly/

Téléphones mobiles transformés en ordinateurs, nouveaux modes de mobilisation, de prise de parole, Tweets, réseaux sociaux, blogs, naissance de nouvelles formes de médias et de nouvelles façons de faire du journalisme, etc… L’opération israélienne contre la “flottille humanitaire” du lundi 31 mai 2010 rappelle ce qui n’est plus un scoop : aujourd’hui, notre rapport à la communication et à l’information est en évolution, il est permanent, “hybride” avec la multiplicité des supports et tentaculaire avec leur omniprésence. Mais les gouvernements ont-ils bien intégré cette nouvelle réalité dans leur système de communication… ou, le cas échéant, de propagande ?

Lundi 31 mai au matin. Quasiment en temps réel, les internautes ont été informés de l’assaut meurtrier mené par un commando armé de Tsahal sur des activistes humanitaires sans grande défense. L’État hébreu avait il alors prévu que le Mavi Marmara se transformerait en arme de « communication massive » contre son opération et sa politique, quelques semaines après l’affaire, beaucoup moins dramatique, «de l’amie Facebook» des soldats israéliens, en vérité fruit d’une possible stratégie «d’espionnage 2.0» du Hezbollah ?Juste après l’assaut de Tsahal contre la flottille humanitaire en route vers Gaza, les communiqués ont commencé à fuser de la part de l’armée israélienne pour expliquer et justifier son geste. Mais cette stratégie de communication classique a fait face à un déchaînement d’informations et d’images émanant des journalistes et des activistes qui avaient réussi à envoyer des vidéos du bateau avant que toute communication ne soit coupée. Ces images ont quasi instantanément envahi la toile du web, les écrans des ordinateurs et ceux des téléphones mobiles des internautes. Quand l’armée israélienne a réagi, toute une communauté globale d’internautes les avait déjà vues, avant même qu’elles ne soient relayées ensuite par les télévisions (notamment Al Jazeera qui avait un envoyé spécial à bord du bateau turc).

Pour Rita Chémaly, chercheuse au Centres d’Études du Monde Arabe Moderne, « chaque gouvernement doit travailler à transformer l’information publiée par le web social en véritable arsenal communicationnel afin de redorer son image et la contrôler de manière précise ». Avec plusieurs millions d’abonnés (à titre d’exemple, Facebook regroupait, en décembre 2009, 400 millions d’utilisateurs) les réseaux sociaux, les mailings lists, et la web-communication de manière globale, ne peuvent qu’avoir un impact très sérieux sur l’actualité. Effectivement, la vitesse de circulation de l’information s’est accélérée de façon exponentielle ces dernières années, et cela a eu un impact important sur les stratégies de communication gouvernementales. Pendant toute sa campagne présidentielle par exemple, Obama a utilisé Flickr ou encore un système de mailing personnalisé, pour informer « personnellement » ses partisans et les médias. En 2009 également, le ministère des affaires étrangères israélien organisa des réseaux de volontaires pour intervenir en faveur d’Israël dans les sites web, commentaires d’actualité, réseaux sociaux et forums en faveur de l’opération Plombs durcis à Gaza (Le Guardian parlait alors de “propagande 2.0? et les journaux israéliens Jerusalem Post et Haaretz évoquèrent une “armée de bloggueurs”). On regroupe aujourd’hui ces opérations de communication sous le terme de “hasbara” (“éclaircisement” ou “explication” en hébreu).

Propagande, contrôle et guerre des images
Depuis toujours, la communication cherche et parvient parfois à positiver, discréditer, modifier l’image de quelqu’un. Alors qu’en est-il aujourd’hui, quand l’information circule toujours plus vite, avec toujours plus d’images, de sons, de mots ? La lutte pour le contrôle de l’information passe désormais par de nouveaux canaux, les luttes de pouvoir deviennent digitales et la bataille de la communication fait rage. Il s’agit donc maintenant de comprendre comment fonctionnent les moteurs de recherches, la hiérarchie des sites et les liens accessibles, véritables « web-armes » de communication. Les études sur la « googlehiérarchie » sont de plus en plus nombreuses, mais qui en use et de quelle manière ? Selon les études menées par le CEMAM et Rita Chémaly, « au Liban, les informations en ce qui concerne l’usage du web en la matière viennent des activistes non gouvernementaux, de bloggeurs indépendants (actifs, passifs ou engagés) vivant ou non au pays. Mais une politique en matière de communication virtuelle n’a pas été menée. En revanche, depuis 2006 en Israël, des agences gouvernementales travaillent à endiguer et maitriser son image sur la toile » affirme Rita Chemaly. Et plus précisément sur Facebook, comme le rappelle la journaliste Lisa Goldman sur son blog qui analyse l’importance accordée par Israël à son image sur le web.Le suivi des évènements sur Twitter et Facebook a laissé entrevoir une mobilisation internationale de grande envergure en soutien à la flottille, au mouvement de paix au Proche Orient. Ils ont relayé les opérations de solidarités menées dans la réalité dans de nombreux pays, comme les manifestations organisées au Liban, en France, Turquie, Égypte, États Unis, Canada, etc. Les mots d’ordres de ralliement ont circulé de manière instantanée par les réseaux sociaux, les mails évidemment et les sms. Mais finalement, rien de très nouveau. Comme le rappelle Yves Gonzalez-Quijano (chercheur associé au Groupe de Recherche et d’Études sur la Mediterranée et le Moyen-Orient – Lyon 2) , on a déjà assisté à ce genre de mobilisation pour d’autres évènements. Selon lui on est même ici devant une «propagande, ‘‘vieux jeu’’ dans l’utilisation des mécanismes de contrôle de l’information. La liste précise et les noms des personnes tuées n’ont toujours pas été diffusés, quatre jours après l’événement. On ne peut pas vraiment parler de révolution. »
Tout le monde ou presque sait tout, tout de suite. Et après ?

Si l’événement du 31 mai rappelle la possibilité donnée par le web de s’organiser, de se mobiliser de manière très rapide et peu coûteuse, il soulève bien sûr la question de la manipulation des images par les différents émetteurs mais aussi une autre interrogation : quelles répercussions ont ces nouveaux médias, ces nouveaux acteurs de l’information, sur la vie politique internationale ? Finalement, on est tous au courant, tout de suite, des événements, mais concrètement ça change quoi pour la suite ?
Le 8 juin 1972, le photographe Nick Ut Cong Huynh était sur la route menant au village de Tran Bang, Nord Vietnam. Alors que tout indiquait qu’il n’y avait plus un Nord-Vietnamien dans le village, l’armée sud-vietnamienne décidait néanmoins de bombarder le village au napalm. Sitôt après l’attaque, ces témoins « privilégiés » voient s’échapper et courir vers eux des rescapés, pour la plupart grièvement brûlés. Kim Phuc, une petite fille, est nue car elle s’est débarrassée de ses vêtements en feu. Tous crient atrocement. Le photojournaliste vietnamien sort son appareil photo et immortalise l’instant qui lui donnera le Pulitzer 1973.

L’opinion publique et la politique américaine changeaient, quelque chose se produisait. Est ce que les images, si nombreuses aujourd’hui, sont elles encore capable de porter un élan populaire qui pousserait justement les décideurs de la sphère politique à changer les choses ?

À l’heure actuelle, après la guerre de juillet 2006 et ses excès déjà relayés par des bloggeurs, l’opération Plomb durcis à Gaza, puis aujourd’hui cet assaut contre des bateaux humanitaires, on peut se demander si ce flot d’infos peut avoir un impact sur les décideurs de la sphère politique et sur la diplomatie mondiale. Plusieurs politologues nous ont déjà affirmé que selon eux les relations internationales avec Israël n’allaient pas changer après l’ « affaire de la flottille ».

Est-ce que le flux massif d’images que nous traversons tous les jours leur a fait perdre de leur puissance. Peut-être qu’on a tous déjà zappé, pour passer à autre chose.

Interview ci dessus par Francois Huguet pour I Loubnan Info.

www.ritachemaly.wordpress.com

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