Compte-rendu de la conférence de Marc LYNCH à l’AUB, 13 mars 2011

The Arab public moves: New Media and the new Arab protest movements

 Marc LYNCH

 

Marc LYNCH est professeur en sciences politiques et affaires internationales à George Washington University. Il y dirige également l’Institute for Middle East Studies et le Middle East Studies Program. Auteur de nombreuses publications sur la question des medias au Moyen-Orient, il est actuellement en charge du blog « Abu Aardvark » qui traite de la question du Moyen-Orient dans Foreign Policy, et édite la « Middle East Channel » sur le site du magazine.  

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Lors d’une conférence organisée par le Centre d’études arabes et moyen-orientales et le département d’études politiques et d’administration publique de l’AUB, le Professeur Marc LYNCH s’est interrogé sur l’impact des nouveaux medias électroniques au Moyen-Orient. Son intervention s’est concentrée sur leur rôle dans le mouvement de protestations qui traverse actuelle le monde arabe.

Il a tout d’abord mis son auditoire en garde contre les conclusions hâtives qu’ont tendance à tirer certains auteurs sur la place prépondérante des nouveaux medias dans le mouvement (I). Il a ensuite souligné les effets spécifiques des ces medias sur le monde arabe à différentes échelles (II), avant de conclure sur le mouvement de contestation actuel (III).

I-                   La transformation de l’environnement informationnel dans le monde arabe

Marc LYNCH a avant tout insisté sur l’importance de l’ « humilité analytique » dont doivent faire preuve les chercheurs face aux événements actuels. Personne n’avait prévu cela. Les tensions sociales, le chômage, l’effritement des  institutions et le mécontentement ambiants dans le monde arabe étaient connus. Mais personne ne supposait qu’ils se traduiraient ainsi. En effet, jusqu’alors, les Etats autoritaires, bien que sans cesse mis à l’épreuve, étaient parvenus à relever les défis et se maintenir en place. Ils étaient certains de réussir à contenir les protestations, et pensaient que la sphère politique était sous leur contrôle. Tel ne fut pas le cas pour certains d’entre eux : il convient de rester humble et de reconnaitre que la situation est encore globalement mal comprise.

  • On ne connait pas la fin de l’histoire.

L’Egypte n’est pas encore devenue démocratique. Les Etats ne sont pas complètement défaits. Les mouvements actuels sont-ils réellement des forces « démocratisantes » ? La réponse à cette question n’est pas claire. De plus, alors que les nouveaux medias sont tout à fait adaptés aux jours de colère, leur fonctionnement et leur rôle est moins aisé dans une vraie démocratie.

Le risque est donc réel que les mouvements de protestation qui ont fait s’effondrer certains régimes autoritaires dans le monde arabe ne se transforment pas en démocratie mais engendrent une instabilité de long terme.    

  • Il ne faut fétichiser aucune forme de media

Ni twitter, ni facebook, ni aucun media isolé n’est à l’origine de ce qui est en train de se passer. Ce qui importe est la transformation générale de l’environnement informationnel dans le monde arabe. Une nouvelle forme d’espace public est apparue, qui comprend à la fois les « anciens »et les « nouveaux » medias.

La révolution de l’information a été menée par Al Jazeera, qui a d’une part affirmé qu’il était bon de protester, et d’autre part, donné accès à certains peuples à des informations sur leur propre pays, desquelles ils ne disposaient pas auparavant. Enfin, la chaine a permis de replacer tous les événements prenant place au Moyen Orient dans un récit commun. Elle est devenue la voix des Arabes.

Ainsi, cette transformation de l’environnement informationnel se caractérise par le fait qu’il est devenu difficile pour les Etats de contrôler la dissémination de l’information et l’expression des opinions.

  • Les protestations ne remontent pas à décembre 2010 mais s’inscrivent dans un mouvement plus profond.

Ce mouvement a commencé il y a 10 ou 15 ans. Il va de pair avec les « digital natives », ou « natifs du numérique », qui maitrisent depuis lors les outils offerts par les nouvelles formes médiatiques. Ils jouent un rôle fondamental dans les événements actuels.

De plus, il faut noter que la vague de protestations qui traverse le monde arabe ne procède pas d’un phénomène de contagion ou de diffusion, mais il s’agit d’une expérience politique commune qui s’explique par l’unification de la sphère politique de cette région, permise par les nouveaux medias. C’est cette lente unification qui porte ses fruits aujourd’hui.

Enfin, les dynamiques qui ont pris place ces deux derniers mois ne sont pas nouvelles. Des protestations massives avaient déjà eu lieu en 2002 contre la politique extérieure d’Israël, ou en 2003 contre la guerre en Irak. La seule différence est que les régimes, qui avaient survécu aux premiers mouvements, ont succombé aux seconds. Mais le mécanisme est le même : les protestataires s’imitent et apprennent les uns des autres pour créer un espace politique unifié.    

II-                Les effets spécifiques des nouveaux medias à différentes échelles

Les débats sur les effets des nouveaux medias sont souvent trop généraux. La quantité de données enregistrées sur Internet (tweets etc.) permet désormais de mesurer avec acuité leur impact sur des domaines précis, notamment sur les individus, sur la quantité d’information accessible au public, sur les dynamiques d’organisation des protestations, et enfin sur l’attitude internationale face aux événements.   

  • Les effets des nouveaux medias sur les individus

Il s’agit de l’élément le plus difficile à mesurer. Certains chercheurs s’intéressent à la manière dont les réseaux sociaux ont transformé l’attitude de leurs utilisateurs et leur ont apporté de nouvelles compétences. Par exemple, des femmes saoudiennes sont capables de s’exprimer publiquement, ce qui était beaucoup plus difficile avant l’apparition du Web et des ses théâtres d’expression.  

  • Les effets des nouveaux medias sur la quantité d’information disponible au public

En Tunisie, avant le début du mouvement, il n’y avait pas d’expression publique. Personne ne pouvait ainsi connaitre l’ampleur du mécontentement de la population. Les habitants d’un même pays n’étaient pas nécessairement informés de ce que se passait dans les régions voisines.

Les réseaux sociaux ont permis de décloisonner ces informations et de fédérer davantage les populations. Ils n’ont pas tant changé les données connues de tous auparavant que les perspectives de succès, nécessaires a l’entreprise d’une révolte. Il est possible de mesurer ce phénomène, notamment à travers le recensement des groupes facebook dédiés au soutien des mouvements.  

  • Les effets des nouveaux medias sur les dynamiques d’organisation des protestations

L’organisation des mouvements de révolte est considérablement facilitée par les nouveaux medias. Ils permettent en effet de communiquer à moindre cout, à plus longue distance, plus rapidement, et d’entrer en contact avec beaucoup plus d’individus même inconnus.

Mais les nouveaux medias souffrent également de faiblesses : le niveau de confiance est très bas. Par exemple, au Soudan, les autorités ont fait un coup de filet en organisant une fausse manifestation facebook. Les réseaux sociaux sont a double tranchant : bien qu’ils facilitent les révoltes, ils sont très vulnérables a la manipulation, et permettent le recensement des manifestants. Internet offre des possibilités accrues de surveillance et de répression. Les régimes autoritaires peuvent ainsi exploiter la plate-forme.

  • Les effets des nouveaux medias sur l’attitude internationale face aux événements

Les réseaux sociaux ont considérablement modifié la façon dont les Américains percevaient ces révolutions, effet mesurable grâce à twitter.

Mais ces effets sont très sélectifs : par exemple, ceux qui « bloggent » en anglais ont beaucoup plus d’influence. De plus, on se base sur les récits de quelques personnes seulement, malgré le fait que l’on ne les connaisse pas, parce que les autres sources d’information sur les événements en cours sont fortement contrôlées.

Ces quatre niveaux d’influence des réseaux sociaux interagissent entre eux. Il existe parfois des tensions entre ces différentes échelles. Malgré tout, il faut se méfier des approches trop globales de la question. 

III-             Conclusion – quelles conséquences des mouvements de protestation ?

 

  1. Le mouvement de libération et d’augmentation de l’information disponible est exponentiel et irréversible. Cela entraine un changement structurel dans la politique du Moyen-Orient et du reste du monde.
  2. La génération des « digital natives » est centrale dans l’expansion des mouvements de protestation actuels. Les technologies de l’information et de la communication, comme les smart phones, sont adoptés très rapidement par tous en même temps.
  3. Les Etats n’abandonneront pas. Ils ne couperont plus l’accès à Internet mais l’utiliseront comme un moyen de contrôle. Ils disposent d’outils pour se maintenir en place.
  4. Ceux qui mènent une révolution ne sont pas ceux qui en héritent. En effet, quelle Egypte se dessine ? Si des élections étaient organisées maintenant, les protestataires représenteraient probablement 2 à 3% des électeurs. Ils ne sont pas représentatifs de la société, et ne pas bien organisés en son sein. Ainsi, même si les Frères Musulmans n’ont pas joué un grand rôle dans les manifestations, ils étaient présents et restent très bien implantés dans la société.
  5. Il existe deux effets des protestations dans le monde arabe : l’effet Tunisie-Egypte ; et l’effet Libye-Bahreïn. Le premier est un « happy ending » encourageant. Le second, en revanche, a travers l’image des tanks tirant sur les manifestants, envoie le message inverse. Or, le calcul de la probabilité de succès est déterminant dans ce phénomène. Il serait intéressant de savoir lequel des deux effets va prendre le pas sur l’autre.    
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